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Mauvais goût, dégoût, absence de goût etc... (2)

Guerre. Dans son combat contre le nihilisme contemporain, Philippe Sollers ne prend au sérieux que deux choses : le diable et la littérature. 

Propos recueillis par Élisabeth Lévy

Sollers Le Point

 

Le Point: Depuis trente ans, vous exercez un pouvoir stratégique dans la république des lettres. Et vous nous expliquez que vous êtes en guerre contre le pouvoir. Vous la jouez agent double, Philippe Sollers?


Philippe Sollers: Assez de langage policier! Et assez aussi de ce cliché «république des lettres»! En réalité, les choses sont très simples. Pour ménager un espace où je puisse respirer, j'ai été contraint de mener une guerre défensive permanente contre une vision exclusivement sociale du réel. Ce qui suppose d'être suffisamment schizophrène: un travail d'écrivain, d'une part, et sans arrêt, une activité d'édition et d'interventions, de l'autre. En gros, j'ai fait ce que j'ai voulu, en gardant mon indépendance. Voilà ce que les sociomanes me reprochent. Les sociopathes, encore plus.


Vous leur avez pourtant donné assez à manger pour avoir la paix. Pour quelqu'un qui juge qu'il n'y a « dans le social rien de respectable ni même de sérieux», vous lui avez consacré beaucoup d'énergie. Un vrai mi-temps ...


On est sans cesse sommé de décliner son identité comme être social, alors l'être seulement à mi-temps serait déjà un exploit. Un rôle d'adaptation au social est dévolu aux intellectuels qui sont interrogés à jet continu sur leur vision sociale du monde. Ils disent le Bien, mais la littérature, c'est autre chose. Une mauvaise action, sans doute, j'en ai peur.


Vous prônez la résistance par la participation? Très chic. En tout cas, il y a bien deux Sollers. «J'ai l'ambition de faire parler de moi en dehors de toute considération pour ce que j'écris. Ce qui me contraint à une parfaite clandestinité.» Vos contemporains sont-ils indignes d'accéder à votre œuvre?

Pas du tout. Encore faut-il savoir lire. Pour savoir écrire, il faut savoir lire, et pour savoir lire, il faut savoir vivre. Toute la question est là.


C'est la guerre, dites-vous: objectifs, moyens, stratégie, tactique ... Expliquez-nous.


Il faut revenir à la découverte fondamentale de Flaubert, son trait de génie, sa passion, sa rage. Sartre a eu bien tort d'inventer pour lui le rôle de l'idiot de la famille alors qu'il aura été le premier à sonder ce continent infini: la bêtise. Écoutez:« Je connais la bêtise, je l'étudie, c'est là l'ennemi et même il n'y a pas d'autre ennemi. » Un peu plus loin: « l'importance qu'on donne aux organes uro-génitaux m'étonne de plus en plus.» Il commente: «Allons bon, le sexe lui-même est en train de devenir bête.»


Vous citez également Shakespeare: « Le mérite mendie, la nullité est célébrée, la perfection calomniée, la sottise écrase le talent. » Vous avez été beaucoup célébré, non?


Célébré parfois, abominé ou disons détesté le plus souvent. Tout compte fait, je crois avoir gardé une mauvaise réputation. Et ça, c'est très difficile. Savez-vous combien vaut la réputation de Debord ? Près de 3 millions d'euros - 2,75 exactement, le prix proposé par Yale pour ses manuscrits. C'est confortable pour un suicidé. Cela dit, pour atteindre un cours aussi élevé, il faut mourir. Je ne suis pas pressé.


Vous déteste-t-on pour votre œuvre ou pour votre pouvoir?

Le pouvoir? Faribole ... Flaubert, encore: «Je crois à la haine inconsciente du style. » C'est là que ça se passe. Il faut faire travailler ses adversaires conformément à la tactique classique chinoise.


C'est aussi une pirouette qui consiste à ne jamais répondre sérieusement à vos adversaires.


Pourquoi prendrais-je au sérieux des gens qui ne me prennent pas au sérieux? Ce serait du masochisme, passion que je n'éprouve pas.


Pour faire la guerre, il faut des alliés - ou des disciples. « Il suffirait d'être douze», affirmez-vous en paraphrasant Voltaire. Vous vous prenez pour le Christ? Qui sont vos apôtres?

Mes amis et mes camarades. François Meyronnis et Yannick Haenel, de Ligne de risque. Quelques autres que vous découvrirez bientôt.


Où situez-vous Houellebecq dans cette guerre?


Un bon opposant. Si j'étais Nietzsche, il serait Schopenhauer.

 

Et les auteurs du passé. C'est une guerre des ombres?


Tout est question de courbure du temps. Où en sommes-nous avec le temps, voilà la grande question. Nous vivons l'une des plus basses époques que la littérature ait connues, encore que la fin du XIXe siècle n'a pas été une partie de rigolade. Je suis donc en guerre contre la disparition évidente du goût, concept français par excellence, et, dans la foulée, l'ignorance militante, l'illettrisme aggravé, l'analphabétisme et, enfin, point capital, l'évacuation de l'Histoire. Plus la dévastation s'accroît, plus ce qu'on appelle le passé est vivant et désirable. Du reste, plus que du passé il faudrait parler, avec Heidegger, de « l'avoir été». Mozart est là, Joyce est là.


Que faire quand n'importe qui peut être sacré par le marché comme un nouveau Joyce ou Mozart?


Bavardage ... Tout le monde pourrait être écrivain, peintre, etc. À part la musique, tout, désormais, peut être simulé: on peut faire une exposition de peinture sans savoir dessiner, écrire un livre sans savoir lire. Mais je ne peux pas vous jouer une sonate de Mozart. L'idée s'est répandue que tout le monde pouvait être écrivain parce que le langage est à la disposition de tous. Alors, je vais vous faire une confidence: écrire est un art.


Sous les airs progressistes que vous affectez parfois quand vous ferraillez contre une improbable réaction, vous jouissez d'une position aristocratique.


D'accord pour« aristocratique », si on précise que cela n'a rien à voir avec des privilèges de naissance ou d'argent. C'est plutôt l'ambition de construire une nouvelle noblesse, une noblesse d'esprit, comme dit Nietzsche. Le jeu est ouvert à tous, à chacun de faire ses preuves. La preuve, c'est le style, s'il est là. C'est rare.


Désolée, mais c'est la définition même de la méritocratie. Pourquoi n'avoir jamais fait alliance, même tactiquement, avec ceux qui se battent sur le front de l'école et qu'on a désignés comme le «camp républicain»?


Je ne veux être le pion d'aucun « camp», comme vous dites, la barbe. J'ai multiplié les preuves de désinvolture à ce sujet. L'école, toujours l'école ...


Cette indifférence au collectif explique peut-être votre faible sympathie, en tout cas esthétique, pour la République.


Si la République allait dans le sens qui devrait être le sien en préparant cette nouvelle noblesse d'esprit, je serais un républicain fanatique. La vérité est que je n'aime ni le mot « République» - qui exclut tout ce qu'il y a eu avant elle - ni le mot «nation».


Mais vous êtes tellement français!

Je veux bien assumer le nom France et, allez, même celui de nation, à condition de les inscrire dans un contexte plus large: le catholicisme et l'Europe. En réalité, je suis français et catholique comme personne. L'identité nationale, c'est moi! 

Pourquoi vous en être pris à « la France moisie» quand vous êtes l'un des héritiers de son génie? Votre œuvre est bien la preuve que, dans nos placards, il n'y a pas que des cadavres.

Je l'attendais, celle-là! J'ai écrit des milliers de pages et on me ressert toujours les trois mêmes. Allez-y! Vous pouvez aussi rappeler que j'ai - ironiquement mais personne ne l'a perçu - soutenu Balladur ... Pour un admirateur du grand criminel Mao, c'était inattendu. 

Et Ségolène Royal...

Mais pourquoi prenez-vous au sérieux ces propos? On a bien le droit de s'amuser... Vous savez bien que mes vraies passions sont les papes. Cela dit, je me sens maintenant très attiré par Martine Aubry.


Vous n'êtes ni naïf, ni révolutionnaire, ni même social-démocrate, vous ne prétendez pas éclairer les masses. Comment nous sortir du bourbier que vous décrivez?

Il n'est pas question de «nous» sortir de quoi que ce soit. Le «nous» n'est pas une formule d'écrivain. Si ce que je fais a un sens, c'est de s'adresser à la singularité. Tout ce qui se veut «ensemble» donne des résultats régressifs. Dites-moi comment vous vivez et de quel parti vous êtes. Et puis parlons des écrivains. 

Le nihilisme contemporain serait, à vous lire, l'accomplissement d'un programme. On aurait besoin d'esprits asservis. Qui est «on» ?

Mais le diable, bien sûr, dont vous avez oublié de me parler alors qu'il est central. Le diable n'a rien d'humain. Ange déchu, il déteste que l'homme ait été créé à l'image de Dieu et plus encore que Dieu ait eu la prétention d'avoir un fils qui s'est fait homme. C'est une force personnelle qui en veut à l'humanité. Or l'affaiblissement de la lecture produit de très bons esclaves. Si je suis tyran, prince de ce monde, homicide dès le commencement, calomniateur, j'ai intérêt à ce que les esprits soient le plus anesthésiés possible - j'exproprie les corps de leurs sensations pour ne leur laisser que quelques prothèses qui leur permettent de s'adapter au machinique. La mort n'existe plus, l'homme est fabricable: ce beau programme ne vous rappelle rien? 

« Discours Parfait» - votre titre n'est-il pas mégalomane?

Oh, la mégalomanie, c'est le reproche que l'on fait à quelqu'un qui prend au sérieux ce qu'il fait. Un peu d'humour, quand même.


Vous voulez être à la fois dans le Ciel et sur la terre: l'agitation parisienne pour l'ici-bas, vos livres pour l'au-delà. Auriez-vous la forfanterie d'accéder aux deux?

Et comment! J'habite l'ici-là, la formule me va. Je suis avec les morts qui sont plus vivants que les vivants. Il suffit de tendre l'oreille. On n'entend qu'eux.

 

 


«Discours Parfait» (Gallimard, 920 pages, 29,90 €). 



J'aime bien cet article. Donc je vous le copie. Et notamment ce que Sollers dit sur la pléthore de gens bizarres estampillée Ecrivains parce qu'ils ont trouvés le moyen de vendre des livres! Personnellement je m'en contretape absolument car je ne lis plus de romans contemporains depuis au moins vingt voire vingt-cinq ans! Je n'ai jamais trouvé les sujets intéressants et le style transparent de certains m'a toujours paru aussi mauvais que ce que j'écrivais : c'est vous dire! Voire pire pour certain(e)s que je ne citerai pas par commisération.
(Combien d'arbres coupés pour publier ce tas de bêtises illisibles et fadasses? C'est la seule chose que cela m'inspire en vrai!

Vous trouverez l'article en pdf ici 

Vous le savez puisque vous êtes sur ce blog. J'aime écrire. J'écris parfois n'importe quoi, d'autres fois des choses qui me tiennent plus à coeur même si je ne revendique rien.
Parce qu'à mon sens tout comme aux sens des autres j'imagine et je l'espère, être  écrivain, ce n'est pas tout à fait n'importe quoi. (ben non...). Ecrire peut-être un plaisir, un passe-temps, un hobby, une activité dont on n'attend rien si ce n'est une façon marrante de combler les trous de l'existence. Ai-je envie de raconter des histoires? Pas vraiment. Le récit ne m'interesse pas. Les histoires non plus d'ailleurs ou assez rarement. Peut-être ai-je trop lu de romans depuis l'enfance et je n'ai plus eu envie de m'obliger à lire un récit.

Alors donc pourquoi j'écris puisque ce n'est pas pour créer du sens ou faire de l'argent ou gagner un costume d'écrivain à la foire nationale des tarés qui paradent leur exemplaire à la main, expliquant gentiment au vulgum pecus le cent-quatre-vingtième degrés mortellement hilarant ou subtilement ironique de leur exemplaire immaculé traversé du bandeau rouge assez vulgaire de l'auteur à succès.


Quelle différence me direz vous entre des écrivaillons, ou des gribouilleurs du dimanche de mon genre et un écrivain?

Beaucoup de choses, énormément même.
Tout comme un journaliste n'est pas forcément un écri-turier correct, n'importe qui tartinant à tout va ne peut pas se prévaloir du titre (chèrement acquis je n'en doute pas) d'écrivain.

Eh non! 

C'est une sorte de privilège.

Oui oui je sais : " A bas les privilèges vive le démo-pouvoir!". 

Sommes nous en 1789?

Je ne le pense pas. 

Nous sommes à nouveau et cela depuis douze heures le 9/11/11. 

Donc quoi?

Les privilèges sont revenus?

Il y a des chances oui.

Est-ce un problème?

Pas à mon sens mais vous : vous pensez ce que vous voulez!

Non ce n'est pas un problème car l'absence de privilèges dans une société est impossible à obtenir.

Le privilège (comme la carte du même nom d'ailleurs) permet comme la carotte fait avancer l'âne de récompenser et de faire avancer chaque "petit cube" de ce monde de Légo.

Donc quoi? Serait-il mensonger? Incroyablement hypocrite? totalement malhonnête? de nous vendre publiquement un monde où l'absence de privilèges serait la norme : rire.

Oui. 

A t-on le temps d'écouter des menteurs bavasser?

Non. (beaucoup trop à faire tous les jours!)

A t-on envie? 

Pas vraiment non en vrai ça nous ennuie et nous fait mortellement bailler. (oui c'est sûr, je baille par avance tiens).

Donc quoi on éteint et on va à la pêche. 

Oui aussi.

 

Ah au fait : Le "on" que j'emploie à volonté est une sorte de petit clin d'oeil à la fois à Sollers que j'aimais lire quand j'étais adolescente et à Céline qui l'employait aussi dans le "Voyage au bout de la nuit."

Au sujet de Céline que j'aimais tant lire, tant son énergie était étonnante : un article intéréssant sur le pétrissement de l'histoire a des fins idéologiques.

08/09/2011

Céline total. Entretien avec Philippe Alméras, par Pierre Chalmin

Crédits photographiques : Goran Tomasevic (Reuters).

138_200_8.jpgÀ propos de Philippe Alméras, Céline entre haines et passion (Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 495 pages, 23,90 €).
LRSP (livre reçu en service de presse).



Pour avoir lu jadis, en 1994 à sa parution chez Robert Laffont, la biographie du Professeur Philippe Alméras que republie Pierre-Guillaume de Roux, je savais un peu à quoi m’attendre : l’auteur et moi ne tomberions pas d’accord… N’importe, il me fallait saluer la fidélité de Pierre-Guillaume de Roux à la mémoire de son père Dominique qui le tout premier entreprit de ressusciter Céline, et confia à Philippe Alméras alors plus jeune de quarante ans, la formidable documentation qu’il avait rassemblée pour ses Cahiers de l’Herne.
Je me devais aussi de rendre hommage à l’obstination de l’auteur dont l’opinion n’a pas varié, comme il se plaît à le rappeler dans la Postface inédite à cette réédition de son Céline entre haines et passion. Dans notre pays où la notoriété d’un intellectuel se juge au nombre de ses reniements et volte-face, s’accroît des erreurs passées, confessées, sans que jamais vienne à l’esprit du public le soupçon qu’une succession d’erreurs n’est pas une voie de vérité, il est reposant d’avoir affaire à un entêté, digne en cela de l’écrivain qu’il s’est attaché à dépeindre.
Philippe Alméras me plaît encore quand il raconte De Gaulle à Londres (Éditions Dualpha) à partir des archives de guerre du Foreign Office; quand l’éditeur qui lui a commandé Vichy-Londres-Paris, «l’itinéraire obligé», y renonce après consultation d’un des barons de la VeRépublique («C’est ça, mais…»). En un mot, le confort intellectuel n’est pas sa tasse de thé.
Enfin, Philippe Alméras m’est sympathique par le nombre et la variété de ses ennemis : un homme qui a réussi à se mettre tant de monde à dos ne peut pas être foncièrement mauvais. Les affligeants procédés dont on a usé à son encontre défient l’imagination la plus paranoïaque : interdiction par voie de justice des Lettres des années noires (Berg International) de Céline qu’il avait pris la peine de rechercher et de commenter, empruntées ensuite pour publication dans la Pléiade, assorties de commentaires déplaisants à l’encontre de leur inventeur; envoi à toutes les universités américaines – le Professeur Alméras enseignant alors à l’Université de Boulder, Colorado – d’un libelle imité de la lettre À l’agité du bocal le mettant en scène; diffusion de la rumeur selon laquelle il serait un petit-fils caché du maréchal Pétain, qui glaça les Alliances françaises et incita plusieurs universités à le désinviter; cambriolage avec effraction par des huissiers de son domicile parisien, suite à un procès en diffamation qu’on lui fit et dont il ne savait rien étant aux Amériques… Le Professeur Alméras rit et se rit de tout cela.
Trêve d’hilarité, passons aux choses sérieuses. Nous avons interrogé notre auteur qui s’est bien complaisamment prêté au jeu. Une ultime précision : ayant en horreur les notes, nous n’en avons commis aucune; si certaines allusions demeurent obscures au lecteur, notre but sera atteint : on attend de lui qu’il achète l’ouvrage de Philippe Alméras.

Pierre Chalmin
*


Pierre Chalmin – Professeur, pouvez-vous rappeler au lecteur quand et comment vous en vîntes, un des tout premiers, à vous intéresser à Céline ?

Philippe Alméras – Parce que désirant devenir professeur pour la rente de douze mille dollars que cela représentait aux États-Unis dans les années soixante, il me fallait un Ph.D. (doctorat américain). Et proposer trois sujets de thèse. Les deux premiers ayant été refusés il me restait une dernière carte : Céline, «le passage du roman aux pamphlets». Cela s’était fait en un an et je pensais donc me tirer rapidement de la rédaction de mon travail. La conscience professionnelle et le dépit d’être contredit ont changé la donne. Quarante ans plus tard nous voici encore sur le sujet. Les documents auxquels Dominique de Roux m’avait donné accès avaient bouleversé le sujet car j’avais découvert que Céline (celui des trois sujets que je connaissais le moins) ne s’était pas improvisé une idéologie en un an. Bagatelles pour un massacre venait de loin. Lui-même le disait en parlant par exemple de L’Église (1927).

– Céline entre haines et passion, pourquoi les haines plurielles et la passion singulière ?

– Les titres sont le privilège des éditeurs. Chez Robert Laffont on voulait de la haine. J’ai ajouté la passion. Les haines sont multiples, la passion unique.

– Votre titre est à double entente : l’homme et l’œuvre continuent de susciter haines et passion chez nos contemporains; comment les analysez-vous ?

– Comme je vous l’ai dit : je ne pensais pas aux lecteurs mais à lui. À ma connaissance, tous les lecteurs et commentateurs ont une passion pour lui sauf moi qui suis censé être animé à son égard d’une «haineuse passion». Eux l’adorent sans condition. Quitte à l’exorciser souvent. J’ai très peu vu pendant ce cinquantenaire célinien se manifester aucune des haines d’autrefois, ni les imputations de folie, ni celle de démission. Il m’a même semblé que ma version non approuvée et non expurgée de sa vie était enfin admise : le Céline que tout le monde admirait était bien le Céline total, complet que j’ai présenté dans la biographie qu’on vient de rééditer. On m’a dit que Klarsfeld lui-même, celui qui a voulu interdire toute célébration de Céline, était un admirateur aussi ardent que son ami Godard de Céline…

– Jean-Paul Louis, célinien chevronné, a pourtant constaté : «2011 est pour les études céliniennes à la fois une chance et une terrible régression. Les discours obtus et réactionnaires d’il y a une vingtaine d’années et davantage remontent pour alimenter une improbable opération de purification nécrophage : le tombereau de stupidités, en tous sens, que nous avons lues et entendues en ce premier semestre 2011 dépasse l’entendement.»

– Jean-Paul Louis ne peut qu’avoir raison : tout ce qui s’imprime sur Céline hors de Tusson (Charente) est bon à mettre à la poubelle. Heureusement quatre cents céliniens (de gauche si j’interprète correctement votre citation) ont gardé le sens de la typographie exacte et d’une appréciation mesurée au millimètre de l’immense écrivain. Ils sont une poignée à savoir ce qu’il convient de penser de lui, de sa vie et de ses œuvres. Le savoir diacritique permet de montrer sans montrer (déclarations de Céline sur les mitrailleuses de Hitler à Moabit avant-guerre : «la chose à faire») et dire sans dire car le texte qu’il ne censure pas est rendu opaque. Pour la PléiadeCorrespondance, je me permets cependant un petit reproche. Mes Lettres des années noiresinterdites par voie de justice y sont reprises et utilisées sans façon – à l’exception de celle du 15 juin 1942 qui vaut pourtant le détour et qui a gardé toute sa virulence dans la mesure où Céline qui écrit au moment de l’imposition de l’étoile jaune se projette cinquante ans en avant pour décrire la France pas mal bigarrée que nous connaissons. Pourquoi cette suppression ? On me dit que c’est parce que c’est une anthologie. Mais justement : la lettre est un chef-d’œuvre stylistique. Allez voir, lisez.

– Obéissant à l’injonction du Professeur A., c’est ce que nous fîmes. Le lecteur trouvera infrale texte des deux lettres invoquées, la première «sur les mitrailleuses de Hitler à Moabit», lettre de Céline du 26 octobre 1937 à sa secrétaire Marie Canavaggia qui lui reprochait sa virulence; la seconde, celle du 15 juin 1942, adressée à Henri Poulain de Je suis partout.

– Peut-on imaginer, au rebours de votre thèse et en dépit du savoir diacritique, que l’antisémitisme de Céline, dont les origines n’ont rien de bien original, répond aussi de sa part à un calcul, une quête de notoriété à tout prix et de succès commercial ? L’échec deMort à crédit lui ayant été une terrible désillusion, il aurait alors recherché le plus grand nombre de lecteurs en enfourchant un vieux dada démagogique ?

– Les racines de son racisme biologique ne sont pas aussi banales que vous semblez le penser. Au moins de son temps, puisque nous avons vu émerger de la guerre un pays bâti sur des critères strictement biologiques que les Nations Unies et le monde entier ont porté sur les fonts baptismaux et auquel ils garantissent toutes sortes d’exceptions au Droit des gens. L’antisémitisme de Céline, secondaire à son racisme, était effectivement bien plus porteur. Les fortes ventes des pamphlets l’ont encouragé dans sa voie mais sa diffusion encourage tout écrivain sauf l’élite que vous signalez, la poignée de gens qui savent que la prostitution littéraire commence au quatre-cent-unième exemplaire vendu. Je ne crois cependant pas qu’il faille voir dans les pamphlets uniquement le souci de grossir ses réserves d’or, le trésor de guerre. Et Mort à crédit n’a pas été l’échec que vous semblez poser – au témoignage de Gide qui affirmait qu’on voyait le livre partout. La claque reçue par le second roman a porté sur la grossièreté de l’auteur. Trop de scatologie dit Élie Faure et Descaves et Daudet se défilent. J’explique une grande part de Céline par l’orgueil. 

– Que penser alors de l’intelligence politique de Céline ?

– Elle est aiguë et nulle. Il «voit des choses». Surtout dans le sens des catastrophes, mais distingue mal les données et les enjeux. Et il a eu tellement raison en annonçant la défaite de l’an quarante, qu’il s’est rendu incapable de voir la suite. Après Stalingrad, si la volonté épuratrice se calme considérablement, il croit toujours à une lutte des races. Or c’est l’obsession raciale qui perd Hitler. Il s’aliène les Ukrainiens et autres peuples subjugués par les Soviets en les traitant en sous-hommes. Qu’importe d’ailleurs, victoire ou défaite (il croit à l’une en annonçant l’autre), il ne peut qu’avoir raison : «Ils ont gagné».

– Que vous inspirent les céliniens ?

– Beaucoup de bons et de beaux sentiments. Surtout ceux qui ont sacrifié leur carrière à leur passion pour Céline. Il faut saluer leur courage. J’ai assisté cet hiver à un colloque à Beaubourg organisé par la Société des Études Céliniennes que Dauphin, Godard et moi avons fondée en 1975 et à un autre, plus universitaire, dans mon quartier. Quel progrès ! J’ai été à chaque fois ému par la richesse des apports et surtout par les jugements intrépides prononcés par chacun : «condamnable, sulfureux, criminel», disaient-ils, et ainsi de suite. Vous me direz que Céline faisait les frais de ces exorcismes mais il faut avouer qu’il ne l’avait pas volé. L’un des intervenants de Beaubourg confessait que lui, lecteur inlassable, n’avait pas réussi – en s’y reprenant à plusieurs fois et malgré tous ses efforts –, à terminer l’un des trois pamphlets. Sa punition l’attend bientôt quand il sera choisi pour être l’un des annotateurs de la PléiadePamphlets.

– Que pensez-vous de la récurrente alternative qu’on prétend imposer : Céline génie ou salaud, génial mais salaud, etc. ? Ce critère moral vous paraît-il pertinent ? Ne peut-on convenir avec Giovanni Raboni (1932-2004), poète et traducteur de Proust, qui rapproche Pound de Céline, que : «Une grande poésie, un grand roman, une grande tragédie, bref un grand texte littéraire qui ne contient pas, en plus et à l’intérieur de la beauté de l’écriture, un noyau de grandeur éthique, un principe actif de vérité […], c’est une contradiction dans les termes…»

– Si ce n’était trop d’honneur à me faire, je crois avoir le premier prononcé le terme de salaud au micro de Pierre Assouline. Je m’en souviens car aussitôt je me mordais les lèvres : qui étais-je pour juger ? Je sortais de la rédaction du chapitre sur l’Occupation et j’étais encore scandalisé par le manque de compassion du bon docteur pour les persécutés. Ce qu’il avait ri, écrit-il à Me Naud, en suivant les alarmes de Colette dont le mari avait été enlevé en décembre 41 avec les mille notables juifs. Vous me direz que ces rires s’expliquaient par le fait qu’il n’avait jamais vu autant de Juifs à Paris et qu’il était persuadé qu’il ne pouvait rien leur arriver, mais tout de même !
Je ne crois pas qu’il faille chercher chez lui le noyau de grandeur éthique ni le principe de vérité si celui-ci n’est pas le devoir de croître et de survivre à ses adversaires. Alors il est un maître. Et un maître qui rit !

– À vous lire, on devrait donc convenir que la passion de Céline fut celle du racisme, dès 1927 ? Sa seule passion et sa seule raison d'écrire, puisque vous lisez partout cette obsession ? Que penser de sa thèse de médecine sur Semmelweis qui était juif; elle date de 1924 ? Vos interprétations me paraissent discutables : si par exemple Céline n'est pas «du même monde» qu'Élie Faure, comme il le lui écrit, c'est qu'il n'est pas un grand bourgeois : il s'agit de classe pas de race. Vous récusez aussi systématiquement les témoignages à décharge – épisode Gen Paul à l'ambassade d'Allemagne, attesté par trois témoins; Champfleury; etc. –, même si je ne conteste pas les témoignages à charge que vous mettez en avant : Jünger n'a certainement rien inventé; Gen Paul a, sous l'Occupation, fichu plusieurs fois Céline hors de son atelier pour avoir proféré de ces appels au massacre proprement délirants… Aimez-vous Céline, Professeur ?

– Je réponds par la fin : j’aime Céline quand il est aimable (J.-P. Sartre disait qu’on n’aimait que les gens aimables – au sens fort bien sûr). Il lui arrive d’être détestable et même méprisable hors littérature. Il ne faut pas confondre l’homme et le narrateur, sinon on tombe dans le sirop Godard. Céline n’était pas fou et il lui arrivait d’être méchant et de souhaiter le pire à ses ennemis. C’était un humain pratiquant la vieille langue. En 1927, il n’a pas encore de passion, mais il a des idées, par exemple concernant le rôle des Yudenzweck dans la politique internationale.
L’amputation de l’acte III de L’Église dans son roman me paraît aussi significatif qu’une longue diatribe antisémite : Voyage est profilé pour le succès. 
Je suis prêt à parier qu’on trouvera plus fort que ce qui s’est révélé jusqu’ici. Manquent encore les correspondances avec divers intimes. Avez-vous lu l’apologie de Hitler passant les bistrots de Moabit à la mitrailleuse : «C’est ce qu’il faut faire» (1937, avant les Bagatelles, à Marie Canavaggia) ? 
Le dîner à l’ambassade, je veux bien… si vous le voulez. Je lui reproche de nous arriver sous la forme multiple de la légende. Et je tiens Benoist-Méchin qui est à l’origine de l’histoire, comme Rebatet, pour un témoin systématiquement inexact. « – Fais Hitler !» était destiné à marquer la gouaille et l’indépendance du personnage; la plaisanterie marque aussi l’intimité avec les visiteurs. Céline, vous le savez n’était pas Jacobin. Je vois plutôt le dîner en déjeuner et se passant à l’Ambassade de Brinon. Pure conjecture, naturellement. 
D’une façon générale, je ne juge pas. Je lis ce que je lis et je décris ce que j’ai lu. La morale n’a pas grand-chose à faire avec la pratique de la biographie. On veut savoir, on veut comprendre. J’ai cru comprendre que Céline s’était formé quelques convictions tout en se faisant écrivain. Est-ce si rare ? 
Ce qui m’a fait insister sur le thème c’est de ne pouvoir le faire accepter pendant quarante ans.

*

Il n’est que temps de donner à lire les deux lettres promises.

Le Havre, 26 octobre 1937, lettre à Marie Canavaggia au sujet de Bagatelles pour un massacre

«Je n’ai point dans ce livre d’autre force que d’être à l’ultime désagréable… à tous ceux auxquels je peux penser… que mon souvenir même effleure. Souvenez-vous ? Qui m’a défendu pour M. à Crédit ? Des tenants de la haute littérature ? Qui ? Ce fut n’est-ce pas l’hallali le plus lâche, le plus injuste, le plus écœurant… Alors je n’ai d’intention que du berger à la bergère… Je me fous cosmiquement d’être impartial ou même scrupuleux… Je suis en guerre contre tous. Comme tous furent solidaires pour essayer de me réduire à rien. Ceci est peut-être mesquin mais c’est solide et pondérable. Ce n’est pas du vent. Tous ces «Soyez noble… soyez au-dessus… ne vous mêlez pas de ces bassesses, etc…» sont des propos de juifs. Pour que nous prenions les coups de pied au cul avec le sourire et que nous crevions en souplesse.
On nous travaille à la «noblesse d’attitude» - Eux se foutent pas mal de la noblesse d’attitude et ils sont Rois du monde. Je veux les égorger dans leurs mesquineries même. Ce livre est rédigé sous le signe du plus grand désagrément. Il n’est pas fait pour plaire, à personne -
Lorsque Hitler a décidé de «purifier» Moabit, à Berlin (leur quartier de la Villette) il fit surgir dans les réunions habituelles, dans les bistrots, des équipes de mitrailleuses et par salves, indistinctement, tuer tous les occupants… mais il y avait parmi de parfaits innocents !... Il n’avait [sic] qu’à ne pas être là ! Ce ne sont pas des endroits pour les honnêtes gens ! Voici la bonne méthode.»

Paris, 15 juin 1942, lettre à Henri Poulain de Je suis partout

«La France hait d'instinct tout ce qui l’empêche de se livrer aux nègres. Elle les désire, elle les veut. Grand bien lui fasse ! qu’elle se donne ! par le Juif et le métis toute son histoire n’est au fond qu'une course vers Haïti. Quel ignoble chemin parcouru des Celtes à Zazou ! de Vercingétorix à Gunga Diouf. Tout y est ! Tout est là ! Le reste n’est que farce et discours. La France brûle de finir nègre, je la trouve fort à point, pourrie, croulante de métis. L’on me fait bien rigoler lorsque l'on m'annonce 5 ou 800 000 juifs en France ! La bonne plaisanterie ! Rien que Saint Louis, le bien nommé, en fit baptiser 800 000 d’un seul coup dans la Narbonnaise ! Pensez s’ils ont fait des petits ! Encore 50 ans, plus un seul Français qui ne soit métis de quelque chose en «ide», araboïde, arménoïde, bicoïde, polonoïde… Et «français» bien entendu cent mille fois plus que vous et moi. […]
Si la guerre civile avait duré ce serait d’ailleurs déjà fait. Nous aurions deux millions de morts, aryens, remplacés immédiatement (dixit Mandel) par deux millions d’asiates et nègres, le grand programme juif. […]
Tous les métis, les allogènes, les Maurras etc. sont animés d'une haine sourde, animale, irréductible pour tous les Celtes et les Germains. […]
La France actuelle si métissée ne peut être qu’anti-aryenne, sa population ressemble de plus en plus à celle des États-Unis d’Amérique. Même vœux, même politique profonde. Ahuris de partout rassemblés sous commandement juif, plus quelques débris d’indigènes nordiques et celtes à la traîne, fondants d'ailleurs, en voie de disparition (là-bas des peaux-rouges). Voyez nos équipes nationales sportives, bariolages grotesques, hâtifs racolages de n'importe qui, pêchés n'importe où, d’Afrique en Finlande !
Le coup de grâce, sans conteste, nous fut porté par la guerre 14-18 : deux millions de morts, plus cinq millions de blessés et d'abrutis par les combats et l’alcool, soit toute la population masculine vaillante, (en majorité aryenne bien entendu) lessivée, anéantie. Et parmi ceux-ci certainement tous nos cadres réels, tous nos chefs aryens. La question des chefs ! La masse ne compte pas. Elle est plastique, quelconque, elle fait viande, poids de viande, c’est tout. La guerre, la vie le prouvent. La masse, la troupe ne vaut que par ses cadres, ses chefs. La troupe la mieux encadrée gagne la guerre. C’est le secret, c’est le seul. Nos chefs, nos cadres sont morts pendant la guerre super criminelle 14-18. Ils ont été immédiatement remplacés au pied levé par l’afflux des arménoïdes, araboïdes, italoïdes, polonoïdes etc. tous énormément avides, bercés depuis toujours au rêve, dans leurs bleds infects, de venir jouer ici les chefs, de nous asservir, nous conquérir, (sans aucun risque). Une magnifique affaire ! Nos héros 14-18, leur cédèrent sans barguigner leurs places toutes chaudes. Elles furent comblées immédiatement. 4 millions de polichinelles anti-français de corps et d'âmes, français de jactance seulement, on a bien vu ce que valaient les cadres Boncourt, les naturalisés Mandel pendant la guerre 39-40 !
Les femmes se marient avec ce qu’elles trouvent ! Certes ! Nouvelle floraison de métis ! Quelle comédie ! Quel lupanar ! Ainsi soit-il !
«Ils viennent jusque dans nos bras ! Égorger etc.» Ce ne sont pas du tout les «féroces soldats» qui ravagent et détruisent la France mais bien les renforts négroïdes de notre propre armée. Pour être juste, ils n'égorgent rien du tout, ils saillent. Et c'est l’imprévu de la «Marseillaise» ! Rouget n'avait rien compris, la conquête, la vraie de vraie, nous vient d’Orient et d’Afrique, la conquête intime celle dont on ne parle jamais, celle des lits. Un empire de 100 millions d’habitants dont 70 millions de cafés au lait, sous commandement juif est un empire en train de devenir haïtien, tout naturellement. Sommes-nous complètement abrutis ? C’est un fait, par l’alcool et le métissage, et puis pour bien d'autres raisons... (Voir les Beaux Draps, interdits…)
Anesthésiés, insensibles au péril racial ? Nous le sommes, c’est l’évidence. 50 000 étoiles jaunes n'y changeront rien. La France entière pour un peu, plus dreyfusarde que jamais, par sympathie si chrétienne, arborerait avec fierté le signe judaïque. Légion d'honneur nouvelle, zazou, beaucoup plus justifiée que l'autre. Et tout pour Blum et pour de Gaulle !
Mûrs pour être colonisés ? Nous le sommes ! Par n’importe qui ! Parler de racisme aux français, c'est parler de sang pur aux bicots, mêmes réactions. Vous ne faites plaisir à personne. Vichy s'occupe paraît-il du racisme, à sa façon, comme il s'occupe de mes livres, il a doté M. Carrel, fakir Lyonno-New-Yorkais, de 50 millions de crédits (Bouthillier-Reynaud) pour s’occuper de la chose. Allez un petit peu demander à ce Claude Bernard ce qu'il pense du problème juif !... Vous serez servis. À peu près ce qu'en pensent, j’imagine, Mr Spinasse et le général Mac Arthur ! «Pensez racontent ses assistants que si Mr Bergson était encore là, les Allemands lui feraient porter l’étoile jaune !»
Autant par les crosses !
Alors beau chose, dites-nous vous-même, un petit peu, ce que vous préconisez ? Ah ! que c'est plus délicat… malcommode… ardu… cruel… Que Dieu me garde du pouvoir ! des lourdes confiances populaires !
Je les mettrais toutes en bouillie ! Je découperais d’abord la France en deux morceaux. Pour la commodité des choses, la tranquillité des parties. Le slogan «Une, Indivisible» m’a toujours semblé un truc de «maçons».
Au point où nous sommes arrivés dans la décadence, nous serons forcément têtards dans l’«Indivisible» nous les gens du Nord, puisque c'est le sud qui commande, c'est-à-dire le juif. Les Romains trop métissés se sont donné deux capitales, j’en ferais tout autant. Marseille et Paris. L’une pour la France méridionale, latine si l'on veut, byzantine, «Suralgérique», tout aux métis, tout aux zazous, où l’on aurait tout le loisir, toute la liberté d'héberger, chérir à fond tous les plus beaux youtrons du monde, de les élire tous députés, commissaires du peuple, archevêques, druides, génies, de se faire endaufer par eux, à l’infini, en attendant de tous passer nègres, l’affaire de trente ou cinquante ans, au train où poulopent les choses, d'atteindre enfin le but suprême, l’idéal des Démocraties. L’autre pour la France «nord de la Loire» la France travailleuse et raciste, sans Blum, sans Bader, si possible, sans Frot non plus, c'est à tenter. Je crois qu’il est peut-être temps que s’opèrent quelques grandes réformes… La France idéal St-Domingue ne m’intéresse vraiment pas. Peut se la farcir qui se présente, je m’en fous très énormément. Je regrette tout simplement d’avoir laissé tant de ma viande (75 pour 100) pour défendre cette saloperie qui ne rêve que de Lecache. Une si grande guerre, tant de misère, pour aller de Rothschild à Worms ! Il faudra vraiment du nouveau pour me faire devenir patriote. Je crois que ce sera pour une autre fois, pour un autre monde peut-être, celui des morts si je comprends bien, la vraie patrie des entêtés.


*

– Je ne tire pas de la lecture de ces deux lettres les mêmes conclusions que vous, Professeur : l’allusion au nettoyage de Moabit (mars 1933 dans les faits) est chez Céline une métaphore littéraire qui explique parfaitement sa psychologie. Tout vient de Mort à crédit : «ils m'ont tous lâché, je tire dans le tas», – et nous rejoignons votre constat de l'orgueil fou de Céline. La lettre du 15 juin 1942 n’appelle pas au massacre mais bien à la partition… Qu’on se débarrasse en la laissant libre de continuer sa décadence au sud, de «la France byzantine», «suralgérique», et qu’on préserve au nord les vrais Français. (On croit comprendre pourquoi les éditeurs de la Correspondance célinienne ont jugé utile de censurer cette lettre; c’était obéir à des considérations qui ne font pas honneur à leur probité intellectuelle.) Enfin, l’Acte III de L’Église met en scène trois Juifs intelligents et consciencieux; le monde est mené par les Anglo-Saxons, matérialistes, machinistes, imbéciles et cupides…

– Tout à fait d’accord avec votre interprétation de la lettre du 15 juin 1942; moins avec celle de la lettre sur Moabit : il s’agit bel et bien d'un massacre à la mitrailleuse que Céline juge exemplaire et Hitler n’était pas un écrivain. Pendant l’Occupation Céline répète publiquement : il n’y a que Hitler qui parle des Juifs.
_je vous met en exergue mon passage préféré sur l'histoire_:

Depuis quarante ans, on a révisé l’Histoire à un tel point que les faits, les situations, les figures de cette histoire nous sont devenus incompréhensibles. Il faudra encore beaucoup de temps avant que les générations à venir remettent les choses en place. J’ai eu l’impression pendant cette année du Cinquantenaire que les choses étaient en marche : ce que je répète depuis 1969 est de plus en plus largement accepté, sans que cela diminue en rien l’audience de Céline, le plus lu et le plus volé des auteurs de sa génération.


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