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littérature - Page 6

  • Promesse.

     
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    "Oui je sais... tout ce que nous taisons, tout ce qu'à chaque frontière, à chaque transition nous ingurgitons pour continuer à modeler de nos souffles le silence. Je sais.

     

    Pourtant je continue à écrire, malgré les gorges coupées, les assassinats, les pendaisons, les crimes qui parcourent de leurs souffles courts notre monde d'infâmie. A toutes les transitions, je te dis : j'ai choisit le silence. Le silence est sacré, impressionnant, même s'il semble parfois inhumain. Le silence marbré de hurlements sanglants, de folie et de désespoir. Il nous protège d'une certaine manière. Peut-être n'y at-il pas de mots...Parfois j'aimerais que cessent les discours convenus, les mots empruntés.

     

    Quand le silence règne nous retrouvons nos jeux, nos sourires d'enfants, nos regards émerveillés et nos larmes. Une sorte de Printemps.

     

    Te souviens-tu comment est le Printemps chaque année? Te souviens-tu des jeunes pousses, leur couleur, les premiers rayons de lumière chaude? L'orangé dans l'air où les premiers insectes viennent jouer à vivre quelques instants pour une vie? Nous partagerons ce silence bientôt et je te montrerai tout ce qui autour de moi continue de me donner espoir."  

     

     

     

    Il finit de parler. Sa voix est sèche, son regard embué. Elle n'avait pas dit un mot pendant cette longue diatribe, pensant que certains instants devraient être l'espace d'une seule parole.
    Elle le savait fatigué. Sa voix dans l'écouteur avait pris une tonalité dramatique. Comme souvent il en rajoutait, comme souvent il jouait avec les limites de sa raison parce que... lui disait-il parfois, la raison est un néon de bar à pute, elle éclaire autant qu'elle obscurcit, autorisant les ombres à se déployer, les hommes à devenir fou... Elle, je crois, écoutait avec une sorte de dévotion ce langage de poète en colère, qui oscillait entre un lyrisme de névrosé et le désespoir profond de celui qui se sent incompris.

    Il y avait peu à ajouter. Elle sentait l'importance du propos mais ne comprenait pas tout aussi exactement qu'elle l'aurait souhaité. Il restait des zones d'ombre. Pourtant elle sentait que le seul fait de l'écouter la délivrait de cette sorte d'ignorance mêlée de culpabilité de n'avoir pas toutes les années d'expériences qui lui aurait permis de saisir l'exacte portée de ces mots.

    On ne vit que sa propre vie se dit-elle. Et c'était bien là ce qui la dérangeait...Pour cette raison elle avait développé un sens inhabituel pour son âge : le sens de l'écoute. Elle écoutait les autres, les interrogeait, en profitait pour approfondir les questions qu'elle se posait, n'hésitait jamais à revenir sur un point qu'elle n'aurait pas compris.

    Il était fascinant d'écouter les autres, fascinant d'entendre ces récits de temps aujourd'hui disparus. La mémoire des autres, ce qu'elle nous transmet et comment elle le fait. Par quels étranges circuits "l'autrefois" reprend vie dans le présent de ceux qui racontent et dans l'imaginaire de ceux qui écoutent.

    Sa promesse était de celle qui pouvait l'intéresser : partager le silence. Etre bien ensemble quand on ne parle plus, quand les mots s'apaisent enfin pour se gonfler d'autres présences... Ceux que l'on vient juste d'évoquer et dont la silhouette tarde à s'évanouir...

    Dans le combiné le silence s'était fait.

    Qu'aurait-elle eu à répondre? Que bien sûr son envie d'écrire n'avait jamais disparu, qu'elle ignorait pour quels motifs elle devait écrire si elle voulait vivre et que jamais l'un ne se séparait de l'autre. Comment dire que parfois l'abjection lui prenait la gorge et que des larmes coulaient malgré elle, qu'il lui était vraiment difficile d'évoquer ces tortures de l'âme où le monde en fournaise la plongeait. Des abîmes d'incompréhension, des sentiments de dégoût, des envies de se cloîtrer pour de bon, loin de tout, à l'abri.

    La vie des nonnes lui semblait parfois si douce. Elles, au moins elles prient se disait-elle en dernier recours. La prière comme secours, la prière dans un monde qui ne croit pas, dans un monde qui produit et n'entend rien de l' au- delà. Même ce mot lui paraissait désuet : l'au-delà! Piètre consolation.

     


    Le silence durait. Il n'a pas cessé depuis.

    Le silence, l'entends-elle encore lui dire est sacré, impressionnant, même s'il semble parfois inhumain. Il a une raison d'être supérieure à celle de la parole. Il protège des mots faciles, de la légéreté, de l'inconséquence, il protège la vie intérieure...

  • Où le temps s'ouvre enfin.

    Mémoire aux flots indomptables, aux accents terribles des paysages montagneux, aux territoires aussi vaste qu'un désert.

    Mémoire : grimoire entassé sous un pupitre de marbre où la main froide passe en négligeant de soulever les grains de poussières qui roulent et s'entrechoquent en galets souples et doux.

    Passage à froid, à vide, à l'azote liquide pour entendre le son de la matière brisée, cassante.

    Le cri brûlant d'un morceau de glace fracassé contre une dalle de pierre : ma conscience.

    Dormir jusqu'au chant du loup. Prier jusqu'au lever de la lune. Pleurer jusqu'à la cendre enfouie sous les larmes chaudes. Crier jusqu'à l'aveuglement, les yeux dans la lumière.

    Embrasse les terres figées de la mémoire. Passe le sourire brulé sur la dalle chaude de tes mains. Si elles s'ouvrent. Paumes vers les cieux.

    Passent et repassent les rides surprises par l'hiver.

  • Milles et une nuit.

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    Et puis reprennent les courbes de son silence, sinueuses, lentes; parce qu'au bord de sa respiration comme une falaise il y a l'épuisement.S'executent avec lenteur les marches saccadées de ses désirs, puis de ses répulsions, à moitiè hautes puis très basses, en sorte qu'une "marée" qu'elle découvre un jour dans un livre lui insuffle des réponses à demi-formulées : (oui une épaule de mots réconfortants avec lesquels on peut passer un moment). "Tout est là devant toi". L'objet de son délit est clair, transparent comme le fond sablonneux d'une rivière. Elle n'identifie pas, ne précise pas, enrobe son propos d'un indiscernable flou. Celui-ci lui donnerait envie de s'écrier quelquechose comme...et puis non. En équilibriste ses jeux s'éxécutent en hauteur, loin du blabla, du discours rapporté et de l'indispensable rationnalité attendue.  Sombre le film lent et silencieux d'une sonate accrochée aux bruits des vagues. A quelques pas, pour que ne se brise la mémoire sur un récif de connerie contemporaine, elle relit patiemment "le mythe de Sisyphe".

    Encore un livre qui lui a permis de ne jamais tremper ses lèvres dans l'eau infestée des désirs des autres!

     

  • La place du silence

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    Le silence aura toujours sa place dans ma demeure.

    D'ailleurs le vrai silence n'existe pas. Il est toujours ponctué de sons d'ici ou d'ailleurs....Le chant des oiseaux, le bruit d'une mécanique quelconque, un musicien oublié dont les accents mélodieux nous rappelle qu'il existe toujours une heure ou la solitude nous emplit malgré nous. Toujours une heure pour se questionner, se retrouver, s'interroger..... Toujours une heure où la question se pose en oiseau de nuit avec ses ailes déployées dans l'obscurité. Des ailes dont on devine seulement la forme et dont on ne peut mesurer l'envergure tant les ténébres les dissimulent, à la vue, à la compréhension, à la représentation... Elles bruissent ses ailes. On en perçoit le frottement dans l'obscurité...Les yeux fermés on attend de l'oiseau qu'il nous envahisse, qu'il entre en nous et que la question change de forme. Ce que je suis, qui je suis, ce que je fais ici et pourquoi surtout je continue envers et malgré tout à croire...à espérer, à penser.... que finalement le temps... avec ses mains souples fait de moi un être différent d'hier et toujours moins intéréssant que celui qu'il aura formé pour demain. Je suis. J'existe dans le silence qui emplit mes paroles, où je retrouve régulièrement ce bel oiseau qui porte mes questions dans ses plumes bruissantes. Il les accompagne vers demain d'un mouvement souple, d'un large battement d'ailes.

    Même si demain ressemble à hier, même si hier finalement n'est pas très différent d'aujourd'hui et qu'ainsi s'enchaînent les uns aux autres les jours d'où s'échappent levers et couchers de soleil.

    Même si au fond, le temps qui passe est une pierre qui accroche la peau, la blesse et la fait saigner...Même si la mort est aussi présente en nous que la vie, et que toutes deux se disputent le droit de cité dans nos insomnies... Même si ce que l'on nomme dépression, désespoir, et autres plaintes de l'être humain ne sont pas autrechose que les conséquences directes de vies difficiles à digérer, lourdes à avaler et que l'envie de vomir et de cracher les mensonges dont nous sommes parfois les victimes nous étrangle peu à peu.

    Que faut-il penser de tout cela?

    Personnellement, j'avancerais la théorie du rien, du vide, de l'absolu et du gigantesque néant.

    Oui le néant. Néant de la pensée morte qui ne dit pas son nom, néant des illusions crétines qui s'avancent comme des chimères séduisantes et que l'on renvoie d'un seul regard.

    Néant des désirs de mort des autres dont on ne sait pas quoi faire, à part en rire. Non d'un rire dément, de dernier rempart à l'absurdite, mais d'un rire joyeux, conscient de notre prochaine disparition à tous.

    Oui n'en déplaise aux vantards et mégalos de tous poils, la mort guette tout un chacun; elle promet à tous la même fin universelle dans le silence des cimetières.

    Sous le chant des oiseaux, dans l'oeil bleu d'un ciel paisible.

    Oui Silence tu es mon invité, mon "honoré" de tous les instants, le seul que j'invite à ma table et qui partage ma vie avec une égale tranquillité.

    Silence qui engloutit d'un mouvement large toutes les paroles imbéciles, les jugements débiles, les corps occupés à se morfondre dans la satisfaction de leur volonté d'emprise....

    Qu'il est bon de te contempler! Toi si sage, si reposant. Toi dont la suprême existence contredit l'ignoble braiement de la vacuité humaine, la sienne toujours en premier puis celle de ces autres dont on a dit un jour qu'ils étaient à eux seuls l'enfer...

    Je n'ai absolument aucune peine à le croire.

     

    SOLEILS-FILAMENTS

    au-dessus du désert gris-noir.

    Une pensée haute comme

    un arbre

    accroche le son de lumière : il y a

    encore des chants à chanter au-delà

    des hommes.

     

     

    In _ Choix de poèmes _ réunis par l'auteur_  extrait de  : "A la renverse du souffle".

    Nrf Poésie/Gallimard . 1998

    Paul Celan